Comment soigner une morsure il y a trois siècles

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Comment soigner une morsure il y a trois siècles

Messagepar King Baboon » 19 Nov 2010 19:02

Je suis en train de lire le passionnant Voyages aux isles de l'Amérique (Antilles) 1693-1705 de Jean-Baptiste LABAT (je suis sûr que pour un bon nombre d'entre vous, ce nom évoquait jusqu'ici tout autre chose :mrgreen: ), missionnaire dominicain, "moine aventurier, savant naturaliste, ingénieur civil et militaire, aumônier de la flibuste, convertisseur énergique, administrateur à poigne, débrouillard et brouillon", bref un sacré bonhomme, qui nous conte au chapitre XVI de son extraordinaire journal de bord, le traitement d'une envenimation par Bothrops lanceolatus. Vous allez voir qu'en ces temps obscurs de la médecine, les hommes savaient déjà faire preuve d'un sens logique salutaire (même si on sait aujourd'hui que ce n'est absolument pas comme ça qu'il faut faire !). Et qu'à l'époque, il n'y avait guère de place pour les chochottes ! Je lui laisse la plume.

Je passais une partie de l’après-midi à faire accommoder le terrain et à tracer le jardin ; pendant que je m’occupais à cet ouvrage, on vint me chercher pour confesser un nègre de M. Roy, à la grande rivière, qui venait d’être mordu par un serpent. M. Michel eut l’honnêteté de m’y accompagner.
Il faut que j’avoue que l’état où je trouvai ce nègre me fit compassion ; il avait été mordu trois doigts au-dessus de la cheville du pied par un serpent long de sept pieds et gros à peu près comme la jambe d’un homme. On l’avait tué et on me le fit voir. On espérait que le serpent étant mort, le venin agirait avec moins de force sur celui qui avait été mordu. J’en demandai la raison, qu’on ne put me dire. J’appris seulement qu’ils prétendaient avoir une longue expérience de ce qu’ils me disaient, fondée sur la sympathie ; je ne sais s’il connaissent cette vertu. Ce pauvre garçon était couché sur une planche au milieu de sa case entre deux feux, couvert de quelques blanchets, c’est-à-dire de gros draps de laine, où l’on passe le sirop dont on veut faire le sucre blanc. Avec tout ce feu et ces couvertures, il disait qu’il mourait de froid, et cependant il demandait sans cesse à boire, assurant qu’il sentait en dedans un feu qui le dévorait avec une envie prodigieuse de dormir. Ce sont les symptômes ordinaires du venin qui arrête le mouvement et la circulation du sang et cause ainsi ce froid extraordinaire dans les parties éloignées du cœur et en même temps cet assoupissement involontaire pendant que tous les esprits retirés au-dedans y excitent un mouvement violent, cause de la chaleur intérieure et excessive qui l’obligeait de demander si souvent à boire. Je voulus voir sa jambe, que je trouvai liée très fortement au-dessus et au-dessous du genou avec une liane ou espèce d’osier qui court comme la vigne vierge ; la jambe et le pied étaient horriblement enflés et le genou, malgré les ligatures, l’était un peu ; je le confessai et j’en fus fort content ; il est vrai que pour l’empêcher de dormir, je lui tenais une main que je remuais sans cesse. Il était âgé de dix-neuf à vingt ans et assez sage. Son père et sa mère et ses autres parents, qui entrèrent dans la case après que j’eus fini ma fonction, témoignaient bien du regret. Je fis appeler le nègre qui l’avait pansé et je lui demandai en particulier son sentiment sur cette morsure : il me dit qu’il y avait du danger et qu’on ne pouvait rien décider qu’après vingt-quatre heures, quand on lèverait le second appareil ; que cependant il en espérait bien, parce que la ventouse qu’il avait appliquée sur la morsure avait attiré quantité de venin.
Je lui demandai de quelle manière il traitait ces sortes de plaies et de quels remèdes il se servait ; il s’excusa de ne pas me dire le nom de toutes les herbes qui entraient dans la composition de son remède, parce que ce secret lui faisant gagner sa vie, il ne voulait pas le rendre public. Il me promit de me traiter avec tout le soin possible si je venais à être mordu ; je le remerciai de ses offres, souhaitant très fort de n’en avoir jamais besoin.
A l’égard du traitement, il me dit que dès qu’on est mordu, il faut se lier ou se faire lier fortement le membre mordu sept ou huit doigts au-dessus de la morsure, et que quand il se rencontre quelque jointure, il faut lier encore au-dessus, et marcher au plus tôt pour se rendre à la maison sans s’arrêter et sans boire, à moins qu’on ne veuille boire de sa propre urine, qui, dans cette occasion, est un puissant contrepoison. Il est vrai, me dit-il, que quand on est mordu à une jambe on a bien de la peine à marcher, parce que dans un moment elle s’engourdit et semble devenue de plomb ; mais pour lors il faut tirer des forces de sa raison et rappeler tout son courage. Pour lui, la première chose qu’il faisait quand on lui présentait un blessé, c’était d’examiner si les deux crocs du serpent étaient entrés dans la chair ou s’il n’y en avait qu’un. Car comme il me le fit voir dans la gueule de celui qui avait mordu le nègre, les serpents n’ont que deux dents venimeuses, qu’on appelle crocs à cause de leur figure courbe ; ces crocs sont dix à douze fois plus long que les autres dents. Ils sont couchés le long de leur palais. J’en fis arracher un et je remarquai qu’il était creux depuis sa naissance jusqu’aux deux tiers de sa longueur, où il y avait un petit trou ; ces dents sont mobiles et sont accompagnées, à l’endroit où elles sont attachées aux gencives, d’une petite pellicule en matière de vessie remplie de venin. Quand le serpent veut mordre, il penche un peu la tête et mord de côté, de manière que le mouvement violent qu’il fait en mordant comprime les vessies et fait couler le venin par la concavité des dents et le répand dans la plaie qu’elles ont faite par le petit trou qui est à l’extrémité de la concavité, en sorte que le danger d’une morsure de serpent est plus ou moins grand selon que la dent est entrée dans la chair et qu’elle y a demeuré.
Il est naturel de retirer avec précipitation le bras ou la jambe où l’on se sent mordu et il est ordinaire d’attirer à soi le serpent parce que ses dents courbes et la posture où il s’est mis pour mordre ne se dégagent pas facilement des chairs où elles sont entrées et il arrive parfois qu’on arrache les dents par l’extrême violence qu’on fait en se retirant.
Quand les trous des deux crocs sont assez près l’un de l’autre et dans un endroit où une ventouse peut les couvrir tous les deux, on n’en applique qu’une ; quand cela ne se trouve pas, on en applique deux, mais avant de les appliquer on a soin de faire des scarifications sur les morsures. Après que la ventouse a fait son effet on presse fortement et on comprime avec les deux mains les environs de la partie blessée pour expulser le venin avec le sang. Il arrive souvent que l’on réitère deux ou trois fois l’application des ventouses, selon que celui qui traite voit la sortie du venin abondante ou médiocre.
On a soin sur toute chose de faire prendre au blessé un verre de bonne eau-de-vie de vin ou de cannes, dans lequel on a dissout une once de thériaque ou d’orviétan ; on broie cependant dans un mortier une gousse d’ail, une poignée de liane brûlante, du pourpier sauvage, de la malnommée et deux ou trois autres sortes d’herbes ou de racines dont on ne voulut pas me dire le nom ; on y mêle de la poudre de tête de serpent avec un peu d’eau-de-vie et on fait boire ce suc au blessé après l’opération des ventouses ; on met le marc en forme de cataplasme sur la blessure et on a soin de tenir le malade le plus chaudement que l’on peut et sans lui permettre de dormir, au moins pendant vingt-quatre heures, sans lui donner autre chose à boire qu’une tisane composée de suc de ces mêmes herbes, avec de l’eau, du jus de citron et un tiers d’eau-de-vie.
On lève le premier appareil au bout de douze heures, on y met un second cataplasme semblable au premier, que l’on lève douze heures après, et pour l’heure on juge de la guérison ou de la mort du blessé par la diminution ou augmentation de l’enflure et par la quantité du venin que le cataplasme a attiré. En trois ou quatre jours au plus on est hors d’affaire, supposé que la dent du serpent n’ait pas percé quelque artère, quelque tendon ou veine considérable, car en ces cas les remèdes sont inutiles et en douze ou quinze heures on paye le tribut à la nature.
Il y a une autre manière de traiter les morsures de serpent, qui est plus expéditive et que j’approuverais fort si le danger était moins grand pour ceux qui s’exposent à guérir le blessé. Elle consiste à se faire sucer la partie blessée jusqu’à ce qu’on en ait tiré tout le venin que la dent du serpent y aurait introduit.
Ceux qui ont assez de courage ou de charité pour s’exposer à faire cette cure se gargarisent bien la bouche avec le l’eau-de-vie, et après avoir scarifié la place, ils la sucent de toute leur force ; ils rejettent de temps en temps ce qu’ils ont dans la bouche et se la nettoient et gargarisent à chaque fois, observant de presser fortement avec les deux mains les environs de la partie blessée. On a vu de très bons effets de cette cure, mais elle est très dangereuse pour celui qui la fait, car s’il a la moindre écorchure dans la bouche ou qu’il avale tant soit peu de ce qu’il retire, il peut s’attendre à mourir en peu de moments, sans que toute la médecine le puisse sauver.
(…)
L'économe de la grande rivière m’avait écrit le matin que le nègre mordu du serpent était hors de danger et que sans attendre la levée du second appareil, on pouvait répondre de sa guérison. Cela me fit plaisir et me mit en repos de ce côté-là.
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Re: Comment soigner une morsure il y a trois siècles

Messagepar mk » 22 Nov 2010 19:06

Tu as scanné avant j'espère !

Ils ont sorti un Labat 59 à tester vu les températures actuelles !

Très bon récit belle observation.
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Re: Comment soigner une morsure il y a trois siècles

Messagepar King Baboon » 22 Nov 2010 19:39

Enfin un peu de reconnaissance ! Car non, je n'ai pas scanné, j'ai tout tapé à la main ! Le Père Labat a toujours titré 59 %, mon canard :wink:
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Re: Comment soigner une morsure il y a trois siècles

Messagepar mk » 26 Nov 2010 13:06

Je me suis craqué c'est plus de 60 je vais retourner voir ca !

Et tu as aussi une formation de dactylo ? lol
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